J’ai participé cette semaine à un échange avec des représentants des intermittents et précaires, qui affirmaient : « Ce que nous défendons, nous le défendons pour tous. » Autrement dit, ils revendiquent des droits sociaux adaptés à la discontinuité de l’emploi pour tous, des droits associés à la mobilité et à la flexibilité de l’emploi, un nouveau régime qui limite les aléas inhérents à des pratiques de l’emploi discontinu en assurant une continuité des revenus sur l’année.

Je ne prétends pas rendre compte de la richesse de ce qu’ils ont dit. Je trouve cette idée séduisante, elle me semble néanmoins poser des questions . Il me paraît d’abord que poser la question en ces termes peut donner l’impression qu’on a renoncé à l’idée de résorber significativement le chômage. Alors que je crois qu’on peut et qu’on doit créer massivement des emplois grâce à une autre répartition du travail. Je parle bien d’une autre répartition car il y en a déjà une qui fait que certains ont un emploi, d’autres n’en ont pas du tout, ils sont chômeurs, d’autres, enfin, ont un emploi à temps partiel – des femmes à 82 % – sans pour autant que cela leur permette de vivre. Cette répartition n’a pas fait l’objet d’un débat démocratique, elle a été organisée par le marché et par la division sexuelle du travail, qui assigne toujours très majoritairement les femmes aux tâches domestiques.

Par ailleurs, il me semble que cela impliquerait une refonte du Code du travail sur de nouvelles bases, fondées sur le principe selon lequel l’instabilité de l’emploi est une donnée et que le modèle du CDI et des protections contre les licenciements qui y sont associés ne sont à présent plus adaptés à notre modèle de société. Or les protections contenues dans le Code du travail ne sont que la contrepartie de la situation de subordination salariale. Cela ne signifie pas bien sûr que cela soit indépassable, mais qu’il est nécessaire d’être vigilant.

Enfin, s’il est nécessaire de penser la façon de couvrir les personnes quand elles ne sont pas en emploi, autrement dit, pour gérer les conséquences d’une société caractérisée par le chômage et la précarité, il me semble que ce nouveau modèle peut également constituer un outil d’émancipation des individus et d’un processus de transition écologique. Les propositions des intermittents et des précaires alimentent le débat sur la façon de changer de modèle productif, notamment sur les moyens de faire en sorte que les salariés travaillant dans des activités polluantes, qu’il faudra arrêter ou profondément modifier, ne soient pas les victimes de ce processus en se formant à d’autres fonctionnements, à l’utilisation d’autres énergies.

Barbara Romagnan

Chronique publiée dans L’Humanité le 1er décembre 2014