Cette semaine j’ai défendu la position abolitionniste en matière de prostitution aux côtés du Mouvement du nid. Je ne l’aurais pas forcément fait en 2002, au moment où cette question était déjà en débat.

Je me rappelle une table ronde qui m’avait mise profondément mal à l’aise. Des femmes, surtout de gauche mais pas seulement, parlaient de ces « pauvres femmes » dominées, violentées, stigmatisées qu’étaient à leurs yeux les personnes prostituées. Elles prenaient leur défense, mais ne semblaient ni les voir, ni les entendre, alors même qu’elles étaient assises à la même table, comme si elles n’étaient pas là, où n’étaient pas des personnes à part entière. Les prostituées présentes revendiquaient un statut de travailleuses du sexe, voulaient des droits, mais leurs défenseures ne semblaient pas capables de leur adresser la parole.

Se prostituer n’est évidemment pas ce dont on rêve quand on est jeune, aucune d’elles ne l’affirmait d’ailleurs. Néanmoins, elles faisaient valoir que rares étaient les personnes qui exerçaient le métier auquel elles avaient rêvé étant enfants. Elles disaient aussi que vu leur niveau de formation et l’état du marché du travail, le nombre de possibilités alternatives qui leur étaient offertes étaient très limitées et que, si elles comprenaient que l’on puisse faire un autre choix, le leur, dans ces circonstances, était celui de la prostitution et qu’elles entendaient être respectées. Je crois que cette opinion peut être entendue.

On peut également penser qu’accorder un statut aurait été moins hypocrite et aurait permis également de leur octroyer des droits, notamment en termes de protection sociale. Néanmoins, je me demandais alors comment faire de la prévention auprès des jeunes si cette activité est considérée comme une activité professionnelle comme une autre. À cela s’ajoute le fait que les prostituées étrangères constituent environ 90 % des personnes prostituées en France aujourd’hui, alors qu’elles n’en représentaient qu’une petite part il y a trente ans. L’immense majorité des personnes prostituées sont prises dans des réseaux de traites d’êtres humains. Elles sont victimes de violences très graves, vivent dans une précarité extrême et sont dans un état de santé très dégradé.

Enfin, je crois essentiel d’inscrire dans la loi que le corps – en l’occurrence presque toujours celui des femmes – ne peut pas être acheté. La loi française est un pas vers le progrès, elle prévoit des moyens – insuffisants – pour aider les personnes souhaitant sortir de la prostitution, elle considère la personne prostituée comme une victime et non comme une délinquante, et rappelle aux clients leur responsabilité dans ce système d’exploitation des femmes, mais la route est encore très longue.