MediasMardi 13 mars : Nicolas Sarkozy était en visite en Franche-Comté.
Mercredi 14 mars : Nicolas Sarkozy et l’UMP étaient les vedettes américaines du journal télévisé de notre chaîne régionale.

En effet, le compte-rendu du meeting de la veille a été réalisé à grand renfort d’images offertes gracieusement par l’UMP, faute de Journalistes reporters d’images (JRI) de France 3 Franche-Comté pour capter des images du candidat de l’UMP. L’apparition à l’antenne, pendant quelques secondes, d’un petit bandeau « Images UMP » a toutefois été concédée.

Ce procédé n’est pas acceptable, d’autant moins de la part d’une chaîne du service public. Au lieu de privilégier un traitement direct de l’information avec des journalistes ad-hoc, on se contente d’images très valorisantes réalisées par une société privée, et fournies gratuitement par l’UMP. Cela introduit, de fait, un traitement privilégié pour un candidat. Cela réduit encore un peu plus l’expression, la sagacité et le commentaire journalistiques. Mais ne nous y trompons pas, cet exemple local n’est que le reflet d’une dérive que l’on observe au niveau national.

Les journalistes ne doivent pas être les boucs-émissaires d’un système bancal dont ils sont souvent, eux aussi, les victimes et, en tout cas, les spectateurs désabusés. C’est ce que confirmait un récent sondage réalisé à l’occasion des Assises du journalisme : 63 % des journalistes interrogés pensent que la profession a évolué négativement au cours des dernières années notamment avec une précarisation croissante. 44 % dénoncent l’insuffisance des moyens matériels et humains, 40 % le manque de temps, 38 % le conformisme des rédactions et 38 % la pression économique…

La liberté de la presse, et des médias en général, est l’un des piliers de toute démocratie. Pourtant, elle doit demeurer un combat de chaque jour car le bon fonctionnement des médias garantit un exercice optimal de la démocratie dans notre pays. Or aujourd’hui, force est de constater que ce n’est pas pleinement le cas.

La situation en France comme en Europe est paradoxale. Le secteur des médias connaît à la fois une grande expansion due au développement d’Internet qui est un enjeu majeur pour les années à venir. Mais dans le même temps la confusion des intérêts économiques et politiques ne se dément pas et les concentrations verticales (contrôle par une même entreprise d’une grande partie de la chaîne de fabrication d’un support, par exemple la création, l’impression et la distribution d’un journal) ou horizontales (contrôle par une même entreprise de plusieurs supports médiatiques, par exemple, plusieurs chaînes de télévision, de radio, des magazines) augmentent dans le secteur privé.

Prenons un exemple pour expliquer ce dangereux phénomène des concentrations. Quel point commun entre Europe 2 TV, Gulli, MCM, Europe 1, Elle, Paris Match, Ici Paris, Télé 7 jours, L’Alsace, La Dépêche du Midi ou encore Larousse ? Pas grand chose, à première vue. Ce sont apparemment des supports très différents, s’adressant à des publics multiples. Pourtant, derrière cette apparente multitude de supports, il n’y a qu’un seul propriétaire : le groupe Lagardère. C’est cela, la concentration : faire croire au pluralisme, alors qu’en fait, c’est le même message, délivré par le même propriétaire, défendant les mêmes intérêts. Alors bien sûr, personne ne dit aux citoyens ce qu’il faut penser. Mais la façon de traiter tel ou tel sujet revient à nous dire ce qui est important et ce qui ne l’est pas. Sur TF1, à 13 heures, le dernier tourneur sur bois des Vosges est plus important que les milliers de morts au Darfour, par exemple.

Et c’est ainsi qu’aujourd’hui, la presse écrite est articulée autour de trois acteurs dominants (Lagardère, Dassault et Bertelsmann). La radio fonctionne aussi avec trois groupes principaux (Lagardère, Bertelsmann, NRJ). L’édition des livres est encore plus concentrée, regroupée autour de Lagardère et Wendel. Enfin, la télévision est également régie par Vivendi et Lagardère d’un côté, Bouygues et Bertelsmann de l’autre côté.

Ces concentrations se sont logiquement accompagnées d’une financiarisation des médias, dont la fonction principale n’est plus d’informer mais d’engendrer des profits pour les actionnaires. C’est particulièrement criant dans l’audiovisuel, depuis 20 ans. Avant les années 80, le secteur audiovisuel national se résumait pour l’essentiel à une radio et une télévision d’Etat. C’est la gauche de Mitterrand qui, en 1981, a rompu avec ces médias « aux ordres », en autorisant la création de chaînes de télévision et de stations de radio privées.

De grands groupes industriels, venus de l’électricité, de l’informatique, du bâtiment, de l’armement, du téléphone ou de l’eau, ont rapidement entrevu les gains parfois faciles qui pouvaient être générés. C’est ainsi que les trois principales chaînes privées (TF1, Canal + et M6) sont contrôlées par des groupes côtés en bourse, et que, tout naturellement pourrait-on dire, la logique financière prime cyniquement sur la qualité et l’objectivité de l’information. A-t-on déjà vu Claire Chazal critiquer au journal de 20 heures le groupe Bouygues, spécialiste du BTP et accessoirement propriétaire de TF1 ?

L’audiovisuel public n’est pas exempt de critiques dans cette financiarisation des médias. FranceTélévisions, en particulier, joue sur un terrain qui n’est pas le sien. Lancée dans une concurrence effrénée avec les chaînes privées, la télévision publique abdique sa différence et ses atouts. Soumise aux mêmes contraintes d’audience, sous pression des annonceurs publicitaires et sans forte volonté politique affichée, elle n’a pas aujourd’hui les moyens d’assumer sa mission de service public. On le constate chaque jour : quelles différences entre TF1 et France 2 dans le traitement de l’information ?

Dès lors, le centre d’intérêt des médias, n’est pas celui qui regarde, mais celui qui achète : l’annonceur, qui paie pour placer ses publicités. C’est tout naturellement qu’ensuite, le téléspectateur ne saurait être considéré en citoyen, mais en consommateur, qui doit être incité à acheter les produits des annonceurs. Chacun se souvient d’ailleurs de cette confession de Patrick Le Lay, PDG de TF1, en 2004 : « A la base, le métier de TF1, c’est d’aider Coca-Cola, par exemple, à vendre son produit. [...] Or pour qu’un message publicitaire soit perçu, il faut que le cerveau du téléspectateur soit disponible. Nos émissions ont pour vocation de le rendre disponible : c’est-à-dire de le divertir, de le détendre pour le préparer entre deux messages. Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau humain disponible. » Tout est dit.

Alors, en effet, cette question des médias est bien un enjeu majeur de notre démocratie et de notre vie politique. Les élections sont abordées comme de grands événements sportifs. Le citoyen est alors considéré comme un spectateur et le militant comme un supporter, ce qui contribue à dévaloriser tout débat et tout engagement politique. La dépendance politique et économique des moyens d’information et le non respect du pluralisme mettent en danger notre équilibre démocratique.

Aujourd’hui, pour revenir à une démocratie réelle dans les médias, nous devons restaurer la primauté des intérêts des citoyens, en lieu et place de la logique financière des grands groupes. Des solutions, nationales comme européennes, doivent être trouvées. On peut, à ce titre, citer plusieurs pistes :

  • une loi anti-concentration doit être adoptée pour limiter, encadrer, contrôler les concentrations horizontales et verticales
  • une meilleure garantie doit être trouvée concernant la protection des sources journalistiques, en harmonisant le droit français avec les dispositions législatives et jurisprudentielles européennes
  • le financement de l’audiovisuel public doit être entièrement revu. Tant que le secteur public dépendra de ses recettes publicitaires, nous n’aurons ni innovation, ni prise de risque, ni souci d’une information et d’une programmation pluralistes et diversifiées. Au-delà de la redevance, la perte de recettes publicitaires pourrait par exemple être compensée par une taxe prélevée sur les revenus de la publicité des chaînes privées, en croissance constante.
  • à partir de l’exemple nordique, les plages horaires destinées aux programmes télévisés pour enfants doivent être exemptes de tout message à caractère commercial et publicitaire, car les publicitaires ont bien compris le rôle sans cesse croissant de prescripteur des enfants.
  • l’audiovisuel doit faire l’objet de davantage de contrôle et d’une remise en cause avec de nouvelles obligations, notamment à l’occasion de la concession de 10 ans accordée à TF1 qui arrivera à terme en 2012.

Au sortir de la guerre, en octobre 1945, la Fédération nationale de la presse écrivait que « la presse n’est pas un instrument de profit commercial. Elle est libre quand elle ne dépend ni de la puissance gouvernementale, ni des puissances d’argent mais de la seule conscience des journalistes et des lecteurs ». C’est sur cette voie du pluralisme et de la pleine liberté d’expression que nous devons sans cesse travailler, car elle est l’une des garanties d’une démocratie éclairée et adulte.