En ces temps de célébration des vingt-cinq ans de la réunification allemande, et de retour de Berlin, je souhaite revenir sur ce que l’on appelle « le modèle allemand ». Il y a vingt-cinq ans paraissait également l’ouvrage de Michel Albert Capitalisme contre capitalisme, dans lequel il comparait les modèles rhénan et anglo-saxon. L’auteur y défendait le modèle allemand d’un capitalisme régulé, qui, selon lui, se caractérisait principalement par un financement de l’économie laissant peu de place aux marchés financiers et par des syndicats forts dans l’entreprise et la société.

Aujourd’hui la référence au modèle allemand semble au contraire être utilisée pour justifier des salaires plus bas (directs ou différés par le biais des cotisations sociales), le démantèlement de l’État providence et l’augmentation du temps de travail, au mépris de l’observation de la réalité, comme le démontre, de façon très convaincante selon moi, Guillaume Duval, rédacteur en chef d’Alternatives économiques. Dans Made in Germany, le modèle allemand au-delà des mythes, il soutient que le succès de l’économie allemande tient à l’importance accordée à l’industrie et à un système de formation qui favorise l’apprentissage et valorise les métiers manuels, à la décentralisation réelle et ancienne qui permet des territoires plus équilibrés, au poids des corps intermédiaires, singulièrement des syndicats, et à des modes de management, semble-t-il, moins autoritaires. À cela s’ajoutent des explications plus conjoncturelles liées au recul de la population allemande qui explique largement l’absence de bulle immobilière et un coût du logement beaucoup plus faible qu’en France, mais qui posera des problèmes de financement des retraites ; au lien privilégié des Allemands avec les pays d’Europe centrale et orientale, qui constituent une main-d’œuvre peu chère. Quant à leur niveau de chômage plus faible, il s’explique d’abord par la démographie.

En effet, l’Allemagne a perdu environ 500 000 habitants depuis dix ans, quand la France en a gagné 5 millions. Mais aussi, contrairement aux idées reçues, les Allemands ne travaillent pas davantage que les Français, car ils ont davantage réduit leur temps de travail global que nous ne l’avons fait. Eurostat évalue le temps de travail effectif moyen des salariés en heures à 35,3 en France et 34,6 en Allemagne. Cependant, leur répartition du travail s’est, à certains égards, faite de façon plus inégalitaire encore qu’en France. En effet, 45 % des Allemandes, contre seulement 30 % des Françaises, travaillent à temps partiel, souvent très partiel et peu protégé. De plus, on trouve nombre de petits boulots – le kurzarbeit – rémunérés moins de 450 euros par mois. Ce compte rendu est évidemment bien pauvre par rapport à une réalité beaucoup plus complexe et riche, que j’invite chacun à approfondir.

Barbara Romagnan

Chronique publiée dans L’Humanité le 17 novembre 2014