Dans la continuité de ma chronique précédente sur les nouveaux indicateurs de richesse, je me demande souvent pourquoi cet autre modèle de développement, que nous sommes si nombreux à appeler de nos vœux, avance si peu. À mon sens, la raison principale tient à la difficulté de rompre avec le modèle idéologique historique de la gauche du XXe siècle. La foi dans le progrès, identifié à la croissance des forces productives et à la domination sans limite de l’homme sur la nature, le modèle de régulation et de redistribution par l’État des fruits de la croissance, la réduction de l’individu à son appartenance à un groupe social clairement identifié par ses besoins ne correspondent plus forcément ou totalement à la réalité. C’est d’ailleurs pourquoi le modèle keynésien de l’après-guerre ne peut être la réponse à la situation actuelle. Il en résulte un désarroi, une tentation nostalgique de revenir vers « l’avant de la crise » ou de bricoler des réponses parfois contradictoires.

L’autre explication est culturelle. Le changement d’habitude, de mode de vie, de représentation est long et difficile et donne lieu à des résistances multiples. Depuis longtemps, la gauche a abandonné le champ de la réflexion sur la consommation, la culture de masse et les modes de vie. Comme l’écrit Bernard Stiegler, elle a laissé la « captation des désirs au capitalisme pulsionnel » qui caractérise notre époque. L’hyperconsommation, le gaspillage publicitaire, la transformation du temps libre en dissipation de l’individu, le culte démesuré du corps, la médiatisation poussée à l’extrême, la réduction de la vie au « fun » et de la sphère publique au format médiatique sont les manifestations de la défaite culturelle de la gauche.

L’invention collective d’un nouveau mode de développement, c’est-à-dire de production, de consommation et donc de mode de vie, est un enjeu culturel que la gauche doit réinvestir. Elle doit clairement se préoccuper de la reconquête d’un imaginaire commun opposant aux promesses de bonheur par le consumérisme et l’exacerbation pour chaque individu de son propre ego un projet pour une société humaine conviviale dans laquelle on s’attache à bien vivre. La tâche est difficile. L’émancipation et l’épanouissement de l’individu ne sont pas traditionnellement pris en compte dans la pratique politique mais laissés au domaine privé. L’art de vivre n’est plus/pas un enjeu politique. Pourtant, si la gauche veut construire un nouveau modèle, elle ne doit pas avoir peur de proposer une autre vision d’une société/d’une vie réussie : une société de la convivialité, de l’attention aux autres, composée d’individus émancipés disposant de temps et des ressources nécessaires pour réaliser leur conception d’une vie pleine.La pensée est l’épouvante même de ce système tyrannique, de ses hommes de main.

Barbara Romagnan

Chronique publiée dans L’Humanité le 12 janvier 2015