Didier Lapeyronnie

Didier Lapeyronnie

Voici l’interview de Didier Lapeyronnie, sociologue, auteur du livre-choc Guetto urbain (éd. Robert Laffont), publiée dans L’Est Républicain de ce lundi 14 février 2011.

Didier Lapeyronnie sera à Besançon à mon invitation ce jeudi pour un débat sur « le quartier : résumé de l’état de notre société ? » avec Olivier Bertrand et Réda Didi (19h30 - Médiathèque Nelson Mandela).
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Un policier tabassé dans un quartier, auquel on crache « t’es pas chez toi, t’as rien à faire ici » cela vous étonne ?

Non, ce n’est pas très original. C’est ce que j’ai expliqué dans mon ouvrage « Ghetto urbain ». Ce sont des choses qui tiennent à la construction dans les quartiers d’une autre société, une sorte de culture contre l’institution, la police, les services sociaux, l’école…

Qu’est-ce qui favorise ce phénomène ?

Cela tient souvent à la pauvreté au sein d’une population qui concentre les difficultés qui la conduisent au repli sur soi. Tout le monde n’y participe pas mais un nouveau mode d’organisation sociale s’installe avec son économie noire, des modes de régulation qui lui sont propres et un mode d’intégration marqué par une coupure avec l’extérieur qui crée de la tension.

Où en est cette tendance ?

Elle ne cesse de se renforcer depuis bientôt 8 à 10 ans de façon bien nette au fur et à mesure que la pauvreté progresse. On ne peut pas dire que les différentes politiques sociales et de la ville ont montré leur efficacité. C’est une forme de fractionnement de plus en plus forte de notre société.

Est-ce uniquement une cause économique ?

Il y a plusieurs causes mais la cause économique est évidente. Il y a une ségrégation sociale et raciale qui fait que les pauvres, les noirs, les Arabes se retrouvent concentrés au même endroit. Il y a aussi des conditions sociales et politiques, la cause institutionnelle. On pense par exemple dans les quartiers que l’école est plus là pour vous enfoncer que pour vous aider à vous en sortir.

Guetto urbain (éd. Robert Laffont)

Guetto urbain (éd. Robert Laffont)

Est-ce que cela ne tient pas aussi à l’émergence d’une « voyoucratie » ?

Je ne pense pas. L’économie noire va du travail au commerce plus ou moins clandestin. Là dessus se greffe du trafic mais il n’y a pas que ça. En général, les tensions avec la police n’arrangent pas les affaires des trafiquants. Cette économie noire, tout le monde en profite. Elle ne peut pas se développer s’il n’y a pas un assentiment de la population qui peut en profiter de façon plus ou moins directe mais en subit également les conditions négatives. C’est un mode d’organisation beaucoup plus complexe qu’une simple « voyoucratie ». Il y a des familles de dealers qui font effectivement référence mais il existe d’autres pouvoirs qui s’équilibrent, les pères, les religieux… et négocient même avec les services sociaux, reconstituant une société dans la société. C’est pour ça que lorsqu’on arrête les voyous, ça se reconstitue aussi vite.

Une compensation parallèle à l’ascenseur social qui ne fonctionne pas alors ?

De toute façon, dans tous ces trafics, les gens se lassent. Après 30 ans, soit ils basculent dans autre chose soit ils investissent le magot qu’ils ont constitué dans un commerce par exemple. La leçon que l’on peut en tirer est très banale. Plus les gens s’appauvrissent plus ils constituent des sociétés fermées.

Sur quelles bases avez-vous travaillé ?

Je suis sociologue, professeur à l’université Paris Sorbonne, spécialisé dans les marginalités urbaines. Ce livre « Ghetto urbain » publié en 2008 est le résultat d’un long travail de cinq ans dans un quartier de 5.000 habitants au sein d’une commune de 150.000 habitants dans l’ouest de la France. Je ne peux pas la citer, c’était la condition sine qua non pour que les gens me parlent librement. J’avais déjà beaucoup travaillé là dessus dans les années 80 à 90. Aujourd’hui on assiste à une véritable dégradation de la situation des jeunes. L’enfermement et le repli sur le quartier sont plus grands. Le niveau de violence s’est élevé et la tension est croissante.

Quel thème abordez-vous aujourd’hui ?

La situation des femmes. La tension entre homme et femme s’est considérablement accrue à travers une ségrégation, une interdiction d’afficher sa féminité, des choses mises en évidence par l’association « Ni putes ni soumises ».

Propos recueillis par Fred JIMENEZ