Archives pour janvier, 2016

Rémunération et heures supplémentaires

Le projet de loi porté par la ministre du Travail, Myriam El Khomri, largement popularisé par Emmanuel Macron, prévoit de rendre possible la baisse de la rémunération des heures supplémentaires en dessous des 10 %. Ainsi, pendant que le chômage ne cesse d’augmenter, on encourage le recours aux heures supplémentaires qui incite à faire travailler davantage ceux qui ont un emploi et on diminue encore les possibilités de création d’emplois nouveaux. Cette proposition dévalorise également le travail de ceux et celles qui le réalisent, alors même que les salariés français sont parmi les plus productifs du monde. Cette proposition méconnaît aussi les questions de conditions de travail et de santé et de vie familiale des salariés. En effet, s’il est prévu que les heures supplémentaires soient davantage rémunérées c’est parce qu’elles sont coûteuses pour la vie des salariés.

Cette proposition est enfin incompréhensible au regard des possibilités déjà offertes. Les lois sur les 35 heures ont introduit l’annualisation qui permet de moduler le temps de travail sur l’année. Ainsi, un salarié peut faire 40 heures une semaine et 30 heures la semaine suivante sans que le patron n’ait à payer les 5 heures supplémentaires de la première semaine, puisque le temps de travail moyen est de 35 heures.

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Fin(s) d’une toute-puissance

En ce début d’année, je recommande la lecture du dernier ouvrage de Guillaume Duval, La France ne sera jamais plus une grande puissance ? Tant mieux !

Ce livre, comme son titre provocateur le suggère, est une occasion de prendre du recul avec la déprime ambiante actuelle et aussi avec l’image d’un passé glorieux où la France était une « grande puissance ». L’auteur nous donne également de réelles raisons d’espérer en s’appuyant sur les atouts objectifs, dont dispose notre pays pour sortir de la situation dans laquelle nous nous trouvons.

On sait que les Français sont parmi les plus pessimistes au monde. S’il y a lieu d’être inquiet des plus de 5 millions de chômeurs, de la désindustrialisation, du climat de méfiance à l’égard des autres, l’auteur pense que cela vient avant tout d’un sentiment de déclin par rapport à un âge d’or fantasmé.

Ainsi, il commence par prendre acte du recul du poids de la France dans le monde et du fait que la tendance va se poursuivre. S’il ne s’en émeut pas c’est parce que cette influence était due le plus souvent à la guerre et au colonialisme, dont il n’y a pas lieu d’être fier. C’est également parce que les Français eux-mêmes n’ont pas forcément tiré de bien-être de ces périodes. Louis XIV laissa derrière lui un pays craint et admiré, mais également un peuple peinant à se nourrir tant il était pauvre. Les guerres de Napoléon ont fait entre 4 et 7 millions de morts en Europe dont 1,8 million en France. Quant à l’aventure coloniale, elle a représenté une honte pour le pays. En revanche, aujourd’hui, si notre pays connaît de sérieuses difficultés et nécessite des réformes, notre avenir collectif n’est pas forcément sombre, comme cela est trop souvent affirmé. En effet, on peut bien vivre sans s’imposer au reste du monde, comme le montre notamment l’exemple des pays scandinaves. Il pense, et argumente en ce sens, que la mondialisation sauvage pourrait être remise en cause, que la construction européenne n’est pas condamnée au dumping fiscal et social. Et il rappelle que nous bénéficions d’une démographie équilibrée, d’infrastructures et d’une protection sociale de qualité, que les salariés français restent parmi les plus productifs du monde et que nos scientifiques sont bien formés, et enfin que nos rapports privilégies avec le sud de la Méditerranée sont des atouts pour nous insérer dans le monde.

Barbara ROMAGNAN

Chronique publiée dans L’Humanité le 18 janvier 2016

Une reconnaissance symbolique importante

Depuis une vingtaine d’années, la prise en charge des personnes dépendantes est inscrite dans l’agenda politique de la plupart des pays de l’Union européenne. En France le débat s’est longtemps cristallisé autour de la prestation à accorder aux aidés. Cela s’entend, mais cela explique également, largement, que la question des aidants proches ait été occultée jusqu’à maintenant. La loi relative à l’adaptation de la société au vieillissement, qui entre en vigueur en ce début d’année, prévoit à la fois la reconnaissance de l’existence des aidants et un droit au répit. Cette reconnaissance symbolique, le fait de les nommer dans la loi, à défaut de résoudre toutes les difficultés, est importante. Quant au droit au répit, il se concrétise par une aide pouvant atteindre 500 euros par an pour le financement ponctuel d’un hébergement, d’un accueil de jour ou d’un renforcement de l’aide à domicile. Il est également prévu de financer un dispositif d’urgence en cas d’hospitalisation de l’aidant – situation relativement fréquente. Cette reconnaissance symbolique et financière est d’autant plus nécessaire que le projet de loi fait le choix d’investir sur le maintien à domicile des personnes âgées, ce qui suppose une aide toujours disponible.

Or, il faut s’attendre à une baisse du nombre des aidants potentiels à l’horizon de 2040, notamment en raison de l’augmentation du taux d’activité des seniors, principalement des femmes seniors, en première ligne pour l’aide aux personnes âgées dépendantes. Encore davantage qu’aujourd’hui, il faudra une aide professionnelle pour pouvoir se substituer à l’entourage. Il faudra également que l’activité professionnelle puisse être conciliable avec une activité d’aidant. Car si les aidants ont besoin de professionnels compétents et qualifiés, ils manifestent également le souhait de garder leur indépendance, ne souhaitent pas aboutir à leur professionnalisation dans ce rôle, notamment en raison de l’âge élevé des personnes aidées. Ils veulent d’abord pouvoir bénéficier de formules de conciliation avec leur travail. Autrement dit, ils ont besoin de temps et de trouver un équilibre, entre une implication familiale et une activité professionnelle.

Ainsi, l’enjeu n’est pas uniquement d’avoir les moyens financiers de déléguer le soin de ses proches à des professionnels, fussent-ils bien formés, pendant que l’on travaille davantage, mais d’avoir les moyens temporels d’en prendre soin soi-même. Bien sûr les professionnels sont nécessaires, pas assez nombreux, pas suffisamment considérés et rémunérés, mais tout aussi certainement, il y a une partie de la relation qui ne peut être déléguée à personne, parce que ce qui fait la valeur d’une présence, d’une écoute, d’un échange, c’est sa gratuité, pas son tarif.

Barbara ROMAGNAN

Chronique publiée dans L’Humanité le 11 janvier 2016

Demain sera meilleur…

Sans doute y a-t-il quelque chose de vain et pathétique à attendre, à la fin de chaque année, une année meilleure que les précédentes, alors même que cette amélioration ne vient que très rarement, quand elle vient. Pourtant, je trouve cette discrète attente du mieux, qui continue à vivre chez la plupart d’entre nous, rassurante et utile.

Continuer à espérer, alors même que les raisons de désespérer sont si nombreuses et fondées, croire que demain sera meilleur alors même que l’on voit la façon dont les choses se passent, nous est essentiel.

Il ne s’agit pas de ne voir que « le bon côté des choses », de passer sous silence la douleur, la tristesse, les injustices, l’horreur. Il ne s’agit pas de s’imaginer que l’existence est harmonieuse, ni de nier la réalité, guère réjouissante. Il ne faut pas oublier les victimes connues ou anonymes des attentats, ceux de Paris, mais aussi ceux de Tunis, Bamako et Damas, tous ceux – dont la moitié d’enfants – qui sont morts en Méditerranée parce qu’ils n’avaient d’autre choix que de partir, parce qu’ils n’avaient d’autre choix que ce chemin, toutes celles et tous ceux qui sont victimes de la pauvreté, de violence en raison de leur sexe, de leurs croyances ou convictions, de leurs origines.

Il s’agit de voir la réalité d’une façon différente, d’une façon plus complète. Il s’agit de voir les choses telles qu’elles sont ou telles qu’elles nous apparaissent, mais aussi de les voir telles qu’elles pourraient/devraient devenir. Car confondre la réalité d’un moment donné avec la réalité tout entière, voir le présent comme immuable, est à la fois avoir une vision étroite de la réalité et s’empêcher d’agir. Derrière chaque réalité, il y a des potentialités à faire vivre une autre réalité, une réalité en gestation, il y a l’exigence des choses telles qu’elles devraient être, il y a l’utopie.

Certes l’utopie peut être dangereuse, quand elle fait violence à la réalité, quand elle s’impose aux autres avec brutalité, comme le font les utopies politiques totalitaires.

Mais le fait que les promesses de ces utopies n’aient pas été tenues ne doit pas les faire tourner en dérision. La justice, la solidarité, la fraternité, l’égalité ne sont pas devenues des valeurs caduques au prétexte que nombre de ceux qui les ont proclamées ont échoué à les atteindre, voire ont abouti à l’inverse de ce qu’ils prônaient.

Ces échecs doivent nous apprendre au contraire à les rechercher avec davantage de modestie, de patience, de pugnacité, tout en sachant qu’il n’y a aucune recette définitive, que le monde ne peut être sauvé une fois pour toutes.

Barbara ROMAGNAN

Chronique publiée dans L’Humanité du 4 janvier 2016

Meilleurs vœux 2016