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Etat d’urgence : mon article dans AOC

 

Cet article a été publié en trois parties dans AOC (Analyse Opinion Critique) : https://aoc.media/auteur/romagnan-barbara/ 

Au moment où les militants socialistes votent pour élire leur futur leader, l’ex-députée Barbara Romagnan livre pour AOC le récit très personnel des journées historiques qui l’ont conduite à prendre la décision de quitter le PS. Au nom de la défense des libertés publiques.

Dans la nuit du vendredi 13 au samedi 14 novembre 2015 ont eu lieu des actes d’une extrême violence, qui ont coûté la vie à 129 personnes. Je me souviens de mon incrédulité initiale quand j’ai appris la nouvelle. Je me souviens du nombre de morts qui ne cessait d’augmenter. De l’information qui arrive de nuit, alors que c’était de jour pour Charlie Hebdo. Des échanges de messages avec les proches qui s’enquièrent de l’endroit où l’on se trouve, de ceux qui s’inquiètent des personnes dont ils sont sans nouvelles, des messages aussi, où se disent des choses importantes, prenant conscience de la fragilité de nos vies.

Quand il se passe des événements graves et que l’on est un élu ou une élue, on se sent tenu de dire quelque chose. Quand un événement à la fois terrible et inattendu se produit, les repères sont bouleversés, nous sommes censés tenter de donner des explications, trouver du sens, dire quoi faire. Mais comment savoir quoi faire ? Comment donner du sens à ces actes criminels qui semblent justement en être dépourvus ? Comment employer les mots adéquats comme personnage public, alors que c’est intimement que nous sommes tous touchés ? Comment réagir opportunément et intelligemment alors même que nous sommes dans le cœur du cyclone ? Pas certaine que l’avalanche de réactions immédiates des responsables politiques soient les plus utiles et bienvenues quelques heures après l’événement, j’ai choisi de m’abstenir de réaction, que j’étais, par ailleurs, temporairement bien incapable de formuler. J’ai néanmoins relayé des réactions comme celle de l’ancien premier ministre norvégien, qui m’avait semblé employer des mots justes et de réconfort, des mots utiles après les terribles tueries d’Oslo et de l’île d’Utøya le 21 juillet 2011, qui avaient fait au moins 76 morts. S’adressant au terroriste qui disait vouloir « lutter contre l’islamisation de l’Europe », Jens Stoltenberg avait déclaré : « Vous ne détruirez pas la démocratie et notre travail pour rendre le monde meilleur. Nous allons répondre à la terreur par plus de démocratie, plus d’ouverture et de tolérance. »

Dès le 16 novembre, le président de la République française, François Hollande, a réuni le Parlement en Congrès à Versailles. Mettre en scène l’union du pays dans ce moment tragique de notre histoire était évidemment nécessaire et bienvenu. À l’occasion de son discours, il a proposé des mesures visant à protéger le pays et à renforcer la lutte contre le terrorisme : création de 5 000 postes de policiers et gendarmes, de 2 500 postes dans la police et de 1 000 postes de douaniers. Il a également remis en cause le pacte de responsabilité en vue de financer ces postes. « Toutes ces décisions budgétaires seront prises dans le cadre de la loi de finances qui est en ce moment même en discussion pour 2016. Elles se traduiront nécessairement, et je l’assume devant vous, par un surcroît de dépenses. Mais dans ces circonstances, je considère que le pacte de sécurité l’emporte sur le pacte de responsabilité », a déclaré le président à la 27e minute. Il a enfin rappelé la nécessité d’inscrire notre action dans le cadre des instances internationales ; la coordination avec l’ONU constituant, en effet, une condition nécessaire à toute intervention française à l’étranger.

En parallèle de ces décisions, François Hollande avait proposé d’autres mesures qui ne m’ont pas paru de nature à favoriser l’apaisement nécessaire, comme la possibilité pour les policiers d’emporter leur arme chez eux ou l’hypothèse de l’enfermement des personnes fichées S. On l’oublie parfois, mais c’est ce jour-là aussi qu’il a évoqué pour la première fois la déchéance de nationalité comme outil de lutte contre le terrorisme. Au-delà du fait que je ne voyais pas en quoi la perspective de perdre sa nationalité retiendrait un terroriste en puissance, la loi française, depuis 2008, permet déjà de déchoir des personnes de leur nationalité française quand celle-ci a été acquise au cours de leur vie et non à la naissance (six déchéances avaient d’ailleurs été déjà prononcées depuis mai 2014). Ce que le président souhaitait ajouter, c’était la possibilité de déchoir de leur nationalité des personnes nées françaises. Mais, dans la mesure où la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948 interdit de rendre une personne apatride, il fallait pour que la déchéance soit possible, que cette dernière bénéficie d’une autre nationalité. Ainsi, seuls les Français disposant d’une autre nationalité auraient pu être déchus.

Le président de la République nous a également demandé, à cette occasion, de prolonger l’état d’urgence de trois mois supplémentaires afin de garantir la sécurité de nos concitoyens en permettant (par deux articles de cette loi) les perquisitions administratives et l’assignation à résidence (à la 16e minute de son intervention). L’état d’urgence, c’est-à-dire la mise entre parenthèses, en principe temporaire, de certaines garanties de « l’État de droit », cet État de droit qui avait été attaqué et que l’on voulait défendre. S’il me semblait que l’on pouvait discuter de la restriction des libertés pendant un temps très limité, encore fallait-il que cela soit de manière très circonscrite et que cela apporte un réel appui aux procédures pénales en cours. Ce qui n’était pas le cas pour ce que j’en comprenais.

La prolongation de l’état d’urgence posait à mon sens d’autres questions. Nous étions sous ce régime depuis le 13 novembre, comme l’avait décidé seul le président de la République, ainsi que la Constitution lui en donne le droit. Ce que je n’avais pas contesté à l’époque. La durée de cette période d’état d’urgence était de 12 jours. Ainsi, il était prévu pour durer jusqu’au 25 novembre. Je ne comprenais pas pourquoi il fallait décider dès le 19 novembre qu’il fallait le prolonger alors que nous avions jusqu’au 25 pour en juger. Sans compter qu’une enquête pénale était en cours, qui donnait les moyens juridiques nécessaires aux enquêteurs. Ces moyens étaient complétés par les dispositions prévues dans les différentes lois anti-terroristes votées durant les trente dernières années. A minima donc, cette prolongation serait vraisemblablement inutile.

Enfin, dans un contexte où les terroristes cherchaient précisément à réduire nos libertés, il me semblait paradoxal que nous les restreignions nous-mêmes. C’est ce qu’avait déclaré Kofi Annan, alors secrétaire général des Nations Unies, à l’occasion de la conférence internationale sur le terrorisme qui s’était tenue en 2005, un an après les attentats de Madrid qui avaient fait plus de 200 morts : « Les instruments relatifs aux droits de l’homme laissent de larges possibilités en matière de lutte contre le terrorisme, même dans les circonstances les plus exceptionnelles, et porter atteinte aux droits de l’homme ne saurait contribuer à la lutte contre le terrorisme. Au contraire, cela permet aux terroristes d’atteindre plus facilement leur objectif, en donnant l’impression que la morale est dans leur camp, et, en créant des tensions, en suscitant la haine et la méfiance à l’égard du gouvernement précisément chez ceux parmi lesquels les terroristes sont le plus susceptibles de trouver de nouvelles recrues. »

Mais ce lundi soir-là, j’étais bien en peine de formuler une position claire sur ce que nous étions en train de vivre et sur ce qu’il convenait de faire. Je me souviens de l’union dans la peine et la compassion pour les victimes et leurs proches. Je me souviens également du malaise profond que j’ai ressenti dès la première phrase du président de la République introduisant son discours par « La France est en guerre ». Malaise parce que, quelle que soit la gravité du moment, et il l’était, nous n’étions pas en guerre. Dire cela c’était donner à Daech importance et reconnaissance. Un pays est en guerre contre un autre pays, pas contre des terroristes. Je n’ai jamais connu personnellement et directement la guerre, mais je trouvais ce propos irrespectueux vis-à-vis de ceux qui ont vécu la guerre sur notre sol ou ceux qui la vivaient vraiment en ce moment. J’ai également vécu cette phrase comme une volonté de faire taire toute interrogation ou remise en cause de la stratégie suivie. Si nous sommes en guerre, alors nous devons nous comporter comme des soldats et écouter le chef sans discuter. Il me semblait, au contraire, que la réflexion et la délibération étaient plus indispensables que jamais pour donner à voir notre confiance dans la démocratie. J’ai également trouvé parfaitement déplacée cette proposition de déchéance de nationalité, jusque-là apanage de l’extrême droite. Je n’ai pas aimé l’intervention du président de la République. Je me suis levée à la fin, comme tout le monde, non pour ovationner François Hollande mais par respect pour les victimes et leurs proches.

Le lendemain, mardi matin, je me suis rendue en réunion de notre groupe qualifié de « frondeur » – nous nous réunissions le mardi matin avant la réunion du groupe socialiste –, espérant y voir plus clair après un échange avec mes collègues. Après les interventions de trois éminents frondeurs, je comprends que mon questionnement n’est pas partagé et je demande « mais enfin, que fait-on pour le vote de jeudi ? ». Les présents étaient unanimes, qu’il s’agisse de Christian Paul, Laurent Baumel ou Pascal Cherki, la question ne se posait pas, personne ne l’avait d’ailleurs abordée après quatre interventions. La cinquième était la mienne, elle n’a pas suscité davantage de débat et je me suis tue. Je me suis sentie soulagée quelques heures me disant que je m’étais angoissée inutilement. Il fallait bien sûr voter « pour » l’état d’urgence. Mais dans l’après-midi le doute me reprend. Le soir je consulte les sites de la Ligue des droits de l’homme, du Syndicat de la magistrature, du Syndicat des avocats de France. Je tape sur le web le nom de Mireille Delmas-Marty, spécialiste des libertés publiques, dont j’avais lu le remarquable ouvrage intitulé Libertés et sûreté dans un monde dangereux.

Bien que paru en 2010, soit cinq ans avant le vote de ce texte, il pouvait contribuer à éclairer le débat et, en tout cas, il m’a entretenue dans mon élan vers le vote contre, à défaut de me suffire pour le justifier. L’auteure part du 18 septembre 2001 quand le Congrès américain proclame l’état de guerre contre le terrorisme et adopte un droit pénal d’exception appelé le Patriot Act, le 25 novembre 2001. Elle constate que la plupart des dispositions qu’il contenait ont été pérennisées ou prorogées. Elle nous rappelle que cette idée de suspension de l’ordre juridique en cas de danger réapparaît régulièrement et que, sans protection des droits fondamentaux, il existe un risque que cet état d’exception devienne le fonctionnement régulier des institutions. Elle observe, en effet, que les États peinent à revenir à l’état juridique qui précède la mise en place de pratiques d’exception.

Citant Michel Troper (« l’état d’exception n’a rien d’exceptionnel »), elle nous dit qu’on peut considérer l’état d’exception comme « une situation dans laquelle, en invoquant l’existence de circonstances exceptionnelles particulièrement dramatiques et la nécessité d’y faire face (…) on suspend provisoirement l’application des règles (…) et l’on en applique d’autres évidemment moins libérales, qui conduisent à une plus grande concentration des pouvoirs ». Évidemment, dans le cas du terrorisme, il est délicat d’établir le moment où le risque diminue et les élus hésitent à assumer la sortie de l’exception. En conséquence, elle constate une inclination à conserver les mesures exceptionnelles. Elle relève d’ailleurs que les avis rendus par le Conseil constitutionnel depuis le 11 septembre 2001 illustrent sinon une tolérance au tout-sécuritaire, du moins un glissement vers une conception plus répressive des moyens de l’État. Ainsi, entre 2002 et 2009, les neufs lois pénales soumises au Conseil ont été validées alors même qu’elles comportaient des mesures inédites concernant les mineurs. Le Conseil a en effet motivé son avis favorable par « la nécessité de rechercher les auteurs d’infractions et de prévenir les atteintes à l’ordre public, et notamment à la sécurité des personnes et des biens », revenant ainsi sur la spécificité de la justice des mineurs.

Mais bien sûr, personne ne faisait encore de commentaires sur le discours du président de la République, encore moins donnait d’indications sur ce qu’il convenait de faire sur le texte qui allait être soumis au vote des députés jeudi matin et cela pour deux bonnes raisons. La première est que quelques jours après l’horreur, alors même que l’un des suspects n’a pas encore été appréhendé, l’heure est à la compassion avec les victimes et leurs proches, pas à la critique du discours du président de la République ou aux conseils de vote sur le texte. La seconde est que le texte sur lequel nous aurions à nous prononcer jeudi n’était pas encore disponible mardi soir.

On a vite le sentiment d’être indécent à poser, et à se poser, des questions à ce moment-là. Mais nous allions devoir nous prononcer. J’allais devoir voter pour ou contre ou m’abstenir. Pourquoi pas voter pour – mais encore fallait-il que j’en sois convaincue moi-même. J’avais présenté ma candidature devant des dizaines de milliers de citoyens, qui m’avaient choisie pour les représenter, je me devais faire des choix réfléchis, auxquels je croyais et que je pouvais expliquer, pas me contenter de voter pour un texte en raison de ce qui semblait être une quasi-unanimité parmi mes collègues. Des échanges directs avec des membres du Syndicat des avocats de France et du Syndicat de la magistrature, à défaut de m’éclairer beaucoup sur ce qu’il convenait de faire, m’ont au moins permis de comprendre que mes interrogations et réserves étaient partagées par d’autres. Je me suis dit qu’il fallait attendre le texte.

Il fut présenté devant la commission des lois le mercredi après-midi et consultable peu de temps après. Même s’il était assez court, un texte de loi est rarement immédiatement compréhensible pour qui n’est pas rompu à l’exercice et spécialiste du sujet. Je n’étais ni l’une ni l’autre. Le soir, toujours pas de communiqué des associations de défense des libertés. La nuit a été longue et la tentation de « laisser tomber » forte. Si personne ou presque n’en parlait, c’est sans doute qu’il n’y avait pas lieu de s’interroger. L’heure était à la cohésion nationale. Peut-être cette envie de comprendre en ce moment précis, mes interrogations, étaient-elles malsaines. Enfin, quand bien même il serait opportun de voter contre ce texte, que changerait ma voix ? Car il serait adopté, très majoritairement, c’était certain. Et si je votais contre, j’avais intérêt à savoir comment l’expliquer et je me sentais un peu démunie pour le faire.

Mais je n’ai pas pu m’endormir, alors j’ai relu et relu et relu le texte, cherché des informations. Au petit matin, je savais que je voterais contre un texte qui me semblait tout à la fois inutile et dérisoire pour lutter contre le terrorisme et surtout extrêmement dangereux pour les libertés et la cohésion nationale. Mais ma conviction était un mélange d’intuitions et de ressentis. J’avais également des arguments rationnels mais aucun ne me paraissait suffisant pour justifier mon choix auprès de l’immense majorité de mes concitoyens. Comment saurais-je, moi, ce qu’il était juste de faire ? Surtout, si tous mes collègues, la ministre de la Justice Christiane Taubira, le président de la commission des lois Jean-Jacques Urvoas, excellents spécialistes tous les deux, connus ni l’un ni l’autre comme liberticides, bien au contraire, ne trouvaient rien à redire et défendaient le vote de ce texte, qu’est-ce qui pouvait justifier mon choix ?

Jeudi matin, je suis allée prendre ma place dans l’hémicycle. La présentation du texte avait à peine commencé quand nous (les parlementaires socialistes) avons reçu un SMS de notre président de groupe Bruno Leroux nous indiquant qu’il n’y aurait qu’un orateur par article et par amendement et que le groupe Les Républicains ferait de même. Je ne me sentais pas capable d’intervenir. J’avais surtout des doutes à émettre, des questions à poser, et je sentais bien que le moment n’était pas propice. Mais décider d’écourter le débat alors même que la gravité de la situation exigeait de pouvoir prendre du recul et que l’état d’urgence décrété par le président de la République courait de toute façon jusqu’au 25 novembre me paraissait de la folie. Cela n’aurait vraisemblablement rien changé au résultat du vote, mais cette précipitation m’a beaucoup inquiétée et renforcée dans mon intuition. Intuition renforcée par l’analyse du texte.

L’article 1er prévoyait spécifiquement la prorogation de cet état d’urgence pendant trois mois. Toute mise entre parenthèses des garanties de notre État de droit me semblait être interrogée avec gravité. Le principe de l’état d’urgence est de conférer des pouvoirs exceptionnels au pouvoir administratif, sans l’intervention et sans le contrôle préalable du pouvoir judiciaire. Cela signifie donc que ce sont le ministre de l’Intérieur et ses services qui prennent des décisions qui, en temps normal, sont prises par la Justice. Ce n’est pas anodin. La séparation des pouvoirs est un principe fondamental des États démocratiques. Néanmoins je comprenais que l’on puisse concevoir de suspendre ces principes de façon explicitement temporaire s’il apparaissait que cela était indispensable à la réussite d’actions de lutte contre une menace terroriste imminente et donc pour notre sécurité collective. Mais justement, je pensais que l’état d’urgence perdait son utilité lorsqu’il était prolongé (notamment parce que l’effet de surprise cesse de jouer face à des groupes terroristes qui ont pu se réorganiser) et même qu’à certains égards sa prolongation s’avérait dangereuse. C’est ce que montrent des travaux universitaires sur la question des rapports entre état d’urgence et atteintes aux libertés publiques pour des motifs politiques sous couvert de défense contre le terrorisme. On peut notamment citer la sociologue Vanessa Codaccioni qui a montré que, depuis la guerre d’Algérie, c’est une tradition française bien ancrée. (Justice d’exception : l’État face aux crimes politiques et terroristes, 2015 ).

Au-delà de ce premier article, on nous a demandé de nous prononcer en faveur de modifications substantielles de la loi de 1955. Je considérais dangereux de mêler dans une même discussion et dans des délais aussi brefs, des décisions ponctuelles et des changements qui affectent notre législation dans la durée. Dans une situation comparable, on avait bien vu que certaines des dispositions introduites aux États-Unis avec le « Patriot Act » de 2001 sont devenues pérennes. Cette loi devait être temporaire mais est toujours en vigueur, quatorze ans plus tard, après avoir été renouvelée deux fois, en 2006 et en 2011. Les lois d’exception ont une fâcheuse tendance à s’imposer comme des règles durables.

On pouvait déjà se douter qu’il serait difficile de mettre fin à l’état d’urgence. On le met en place pour lutter contre la menace terroriste. Or cette menace risque de perdurer, au-delà des trois mois prévus à ce moment-là. Que faudrait-t-il faire alors ? Pérenniser l’état d’urgence ? Puis monter encore d’un cran dans la législation d’exception si nous sommes, par malheur, de nouveau touchés ? C’est effectivement ce qui s’est passé. L’état d’urgence a été prolongé à six reprises, puis s’est transformé en loi commune le 1er novembre 2017.

L’état d’urgence pouvait être un outil adapté à la réaction rapide face à une situation de péril, tel qu’il avait été employé par le président de la République lorsqu’il l’a mis en place par décret dans la nuit du 13 au 14 novembre pour une durée de 12 jours. Mais, passée cette période, il convenait de s’assurer que la justice antiterroriste avait les moyens de poursuivre l’enquête, nécessaire, dans le cadre du droit commun.

D’autant plus que le droit commun en vigueur à ce moment-là ne nous laissait pas sans protection : dès 1986, en réaction aux vagues d’attentats, des lois antiterroristes ont été votées, ainsi qu’après le 11 septembre 2001 et les attentats de Madrid en 2004. Ces lois ont doté les services de l’État de moyens considérables : extension de la garde à vue à 4 jours voire 6 en cas de menace imminente, report de la présence d’un avocat à la 72e heure contre 12 ou 24 heures en temps normal, perquisition possible sans l’assentiment de la personne suspectée, création d’un corps spécialisé de juges d’instruction. De même, en 1995, a été créé le plan Vigipirate, qui, porté à des niveaux variés dans le temps, n’a cependant jamais été suspendu depuis maintenant vingt ans. En décembre 1996, une loi relative aux perquisitions de nuit en matière de terrorisme a été adoptée.

Et ce corpus législatif s’est adapté aux évolutions récentes du terrorisme : la loi antiterroriste du 30 novembre 2014 prévoit une interdiction administrative du territoire français pour les suspects candidats au djihad et crée un délit d’ « entreprise terroriste individuelle » pour permettre d’appréhender même les personnes qui agissent seules. Concernant les attentats du 13 novembre 2015, une enquête pénale était en cours, qui donnait les moyens juridiques nécessaires aux enquêteurs. Quant à l’assaut donné contre un appartement hébergeant des terroristes à Saint-Denis le 18 novembre, contrairement à ce qui était régulièrement affirmé, ce n’était pas l’état d’urgence qui l’avait permis. Les écoutes, la géolocalisation, les infiltrations, la réquisition, l’exploitation des données étaient permise par le code de procédure pénale. Il semblait, et il semble toujours, que ce soit le manque de moyens humains qui pose problème et empêche la justice de mener des enquêtes dans de bonnes conditions, pas la législation existante.

Le texte, dans son article 4, modifiait la définition des personnes susceptibles d’être assignées à résidence. La loi prévoyait jusque-là que « toute personne, dont l’activité s’avère dangereuse pour la sécurité et l’ordre public » pouvait être assignée à résidence ; elle prévoira dorénavant que sera concernée « toute personne à l’égard de laquelle il existe des raisons sérieuses de penser que son comportement constitue une menace pour la sécurité et l’ordre public ». Cette modification étendait de manière importante le champ des personnes qui pourraient être assignées à résidence sur décision du pouvoir administratif, sans intervention du juge judiciaire et pour des motifs qui peuvent n’avoir aucun lien avec les attentats. Les personnes assignées à résidence pourront l’être pendant 12 heures, contrôlées jusqu’à trois fois par jour, éventuellement avec un bracelet électronique. Bracelet dont la gestion est déjà matériellement aujourd’hui très difficile pour les personnels qui en ont la charge.

Ainsi, une heure avant mon vote, j’ai posté un petit texte, disant que je voterais contre et pourquoi. Ce vote est sans le moindre doute le plus difficile de ceux que j’ai eu à produire dans ma vie d’élue. A la fois celui qui m’a demandé la réflexion la plus ardue et pour lequel ma main a le plus tremblé. Non parce que je craignais d’être minoritaire, mais parce que je n’étais pas sûre de faire le bon choix. Sans prétendre avoir eu raison, je n’ai jamais regretté mon vote.

Nous étions 558 votants ce jour-là. 551 ont voté pour du PCF au FN. Fanelie Carrey-Conte députée socialiste de Paris s’est abstenue. Autrement dit, elle est la seule députée de Paris à ne pas avoir voté pour, je mesure la difficulté de sa décision, comme députée élue à proximité des lieux des attentats. Nous avons été six à voter contre : trois écologistes, Noel Mamère, Sergio Coronado, Isabelle Attard et trois socialistes, Pouria Amirshahi, Gérard Sébaoun et moi-même. Je me souviens de mon intense émotion à la sortie de l’hémicycle. Sortie dont j’ai eu le temps de profiter car depuis l’installation du gouvernement Valls j’avais été déplacée de ma place bien visible pour les caméras (datant de la période d’installation durant laquelle j’étais bien vue), vers le fond de l’hémicycle, comme on vous met au fond de la classe. J’avais les jambes qui flageolaient, le sentiment d’un moment important, l’inquiétude d’avoir mal fait. Mais dès que j’ai retrouvé l’air de Paris, j’ai éprouvé un sentiment de soulagement considérable à l’idée que j’avais voté comme cela me paraissait juste, sans me laisser dominer par la peur. Je n’entends pas par-là signifier que le vote de ceux qui se sont exprimés favorablement l’ont fait par peur car cela pouvait être un vote d’adhésion.

Le soir, j’étais épuisée et assaillie par la tristesse, une phrase m’est venue, presque malgré moi. Je me suis dit « mon pays me manque ». Je n’ai jamais éprouvé de fierté particulière à « être française ». Certes à l’occasion de grandes compétitions sportives je me laisse prendre au soutien et au suivi d’athlètes françaises et français, mais comme je le faisais à l’occasion des rencontres sportives auxquelles je participais moi-même avec mon club. Si j’avais été mexicaine, guinéenne ou israélienne j’aurais fait de même. Si je n’éprouvais pas de fierté, je n’éprouvais pas de honte non plus. C’est juste que ça ne me parlait pas. Si je suis française, je n’y suis pour rien, c’est parce que c’est le sol sur lequel je suis née de deux parents français. Je ne considère pas cela comme une gloire. C’est juste un fait, le hasard. Je mesure aussi que c’est une chance considérable. Et bien malgré cela, ce soir-là mon pays me manquait, sans doute parce qu’au fond pour moi, ce qui faisait la spécificité de la France, dont il y a lieu d’être fier, c’était que la France est le pays des droits de l’Homme et des libertés. Et, comme l’écrit Jacques Prévert à propos du bonheur qu’on reconnaît au bruit qu’il fait quand il s’en va, j’ai reconnu mon pays quand il n’était plus le pays des Droits de l’Homme et des Libertés.

Ce soulagement s’est confirmé tous les jours, les débordements de l’état d’urgence se donnant de plus en plus à voir et les expressions divergentes commençant à s’exprimer. C’est le vote du quinquennat pour lequel j’ai reçu le plus de messages, de désapprobation comme d’approbation. Du côté des approbations beaucoup de personnes que je ne connaissais pas, des Français vivant à l’étranger, des citoyens de ma circonscription et aussi deux policiers. Un jeune policier bisontin en poste à Paris, au commissariat proche du Bataclan et qui était en service ce jour-là. Ainsi qu’un commissaire à la retraite vivant dans l’Ouest. J’ai été particulièrement touchée et émue des messages de soutien qu’ils ont pris la peine de m’écrire, comme si cela était plus surprenant de leur part que de la part de personnes issues d’autres professions. Un peu bêtement, il se trouve qu’il m’arrive très rarement d’être en contact avec des représentants des forces de l’ordre et que je ne l’ai guère cherché. Cela ne dit rien de l’importance que j’attache à leur mission, mais dans les faits ma culture m’incline davantage aux rencontres avec d’autres acteurs.

Du côté des mécontents, j’ai demandé à mes collaborateurs de lister l’ensemble des arguments, plutôt que de lire moi-même les messages pour m’éviter les insultes peu propices à m’aider à réfléchir, mais aussi pour répondre aux contestations ou interrogations bien légitimes. J’ai néanmoins été très surprise du degré de violence exprimé par ceux ou celles qui ne partageaient pas mon choix et ce d’autant plus qu’ils l’avaient largement emporté. J’ai également été choquée de la manière dont ils semblaient se sentir autorisés à dire des imbécillités, comme cela a été le cas, par exemple, du maire de Besançon Jean-Louis Fousseret qui s’est exprimé en ces termes dans les colonnes de l’Est Républicain : «  Après la mort de tant de personnes et dans la situation actuelle, je suis stupéfait, consterné et sans voix. Quels objectifs politiques peuvent être poursuivi avec ce vote ? C’est vraiment vivre dans un autre monde. L’état d’urgence a justement permis de mettre hors d’état de nuire ceux qui étaient à Saint-Denis. Ce vote est aussi un signe de défiance par rapport au président de la République, vraiment je suis consterné. ». (Est Republicain du 20 novembre 2015, Yves Andrikian)

Le fait que sans l’état d’urgence il n’aurait pas été possible d’appréhender le dernier terroriste était une idiotie, puisque c’était l’enquête pénale qui l’avait permis et non l’état d’urgence. Mais nulle part, ni à aucun moment d’ailleurs, le journal n’a critiqué son propos ou ne m’a permis de le faire. Et j’ai trouvé préoccupant que le maire de la ville, ayant, par ailleurs, été député répète de telles âneries. Sans parler de son irrespect, j’étais élue, comme il l’était, de surcroît du même parti (il a, depuis, rejoint Emmanuel Macron), il pouvait évidemment critiquer mon choix, même vivement, mais il aurait pu également s’en entretenir avec moi et user d’un ton différent. De même, il parle de mon vote comme d’une tactique politique, comme si c’était ce qui avait déterminé mon choix. Il me prend clairement pour une idiote. Il ne fallait vraiment pas être futé pour penser que ce vote me rapporterait des voix ou une quelconque gratification.

Mais il y a des gens, surtout quand ils sont en situation de pouvoir depuis longtemps, qui semblent penser que ça leur donne des droits que les autres n’ont pas. En état d’urgence, on doit faire taire toute critique puisque nous sommes dans un « état de guerre ». Le gouvernement doit donc être soutenu, ceux et celles qui critiquent sont des traîtres. C’est sans doute pour cette raison que le Premier secrétaire du PS, Jean-Christophe Cambadélis, a prétendu dans la presse qu’il allait convoquer les trois contrevenants socialistes que nous étions (Gérard Sébaoun, Pouria Amirshahi et moi). Je dis « prétendu » car aucun de nous trois n’a jamais reçu ce courrier. L’hebdomadaire Le Point précisait que nous serions «  priés de venir nous expliquer avec les instances dirigeantes du parti ». Information reprise par le Canard enchaîné du 25 novembre 2015, qui ajoute que Jean-Christophe Cambadélis souhaitait nous refuser l’investiture aux législatives de 2017. Investiture que j’ai remportée à 75 % face à une adversaire tenante de la ligne officielle, qui s’est ensuite tournée vers Emmanuel Macron. Mes deux collègues ne se sont pas représentés.

Une semaine plus tard, par le biais d’un long courrier, j’ai répondu. Cela fut un moment très important pour moi, qui m’a offert l’opportunité de nombreux échanges écrits, oraux, individuels et collectifs que j’ai vécus comme de grands moments de débat démocratique. J’ai écrit en pensant en particulier à un militant récent du PS et à un couple de militants socialistes catholiques ouvriers. Le premier prenait régulièrement la peine de m’exprimer son point de vue, ses interrogations, ses approbations souvent. Et là, rien. Les seconds, amis militants de longue date, ont toujours été à mes côtés, vigilants, interrogatifs, critiques parfois mais toujours là. Le vote était intervenu le jeudi. En fin de semaine, ils m’avaient envoyé un SMS « on pense à toi et on t’embrasse bien fort ». Un message pour dire leur amitié, mais un message qui ne disait rien de mon vote. Tous les trois, sont des militants que je respecte profondément et auxquels je dois beaucoup. C’est d’abord en pensant à eux que j’ai écrit, des personnes bienveillantes, qui étaient elles aussi tellement terrassées par ce qui s’était produit que, sans me condamner parce qu’ils ne doutent pas de ma bonne foi, ne trouvaient même pas la force de me dire leur éventuel désaccord ou de m’interroger.

Après une première prolongation de trois mois, il nous a été demandé, à nous parlementaires, d’introduire l’état d’urgence dans la Constitution. Autrement dit, il s’agissait de modifier la Constitution pour y introduire l’état d’urgence, alors même que nous étions en état d’urgence, c’est-à-dire pas dans les meilleures conditions de sérénité, celles dont on aurait pu penser qu’elles étaient souhaitables pour une modification de cette importance.

Après trois mois, le bilan était déjà piteux. Si l’on pouvait comprendre qu’on limite un certain nombre de rassemblements susceptibles de constituer des cibles privilégiées pour les terroristes, on a constaté que c’était surtout des manifestations pour la COP 21 qui étaient interdites, c’est-à-dire des manifestations pour la protection de notre planète. Alors que tous les marchés de Noël ont été maintenus. On peut le regretter mais il y a davantage de participants aux marchés de Noël qu’aux manifestations en faveur de la lutte contre le changement climatique… Sur la totalité des perquisitions, moins de une sur mille avait donné lieu à une mise en examen par la section antiterroriste. Quant au reste, sur sept perquisitions, six étaient sans objet, la dernière a permis de relever des infractions, mais sans rapport avec le terrorisme.

La déchéance de nationalité a également été adoptée par la majorité, dont les deux tiers des députés socialistes.

Malgré cela, l’immense majorité des parlementaires a voté pour prolonger l’état d’urgence encore à cinq reprises. Évidemment, j’ai voté systématiquement contre, l’inutilité de cette mesure face au terrorisme et sa dangerosité pour notre société se faisant chaque jour plus visibles. Pour ces mêmes raisons, le nombre de contestataires a un peu augmenté, mais assez peu finalement. La déchéance de nationalité a également été adoptée par la majorité, dont les deux tiers des députés socialistes, et ne doit son rejet final qu’au refus des sénateurs, non au principe lui-même, mais à sa forme.

Quelques mois après, le 7 février 2016, le journal Mediapart, en partenariat avec la ville de Grenoble, a organisé une manifestation appelée « 6 heures pour nos libertés » où divers acteurs associatifs et institutionnels se sont exprimés sur les effets de l’état d’urgence et l’opportunité ou non de le reconduire. Les six députés que nous étions à avoir voté contre ont également été invités à s’exprimer ; nous étions quatre présents : Noël Mamère, Sergio Coronado, Pouria Amirshahi et moi. Était également présent le père d’une des victimes du Bataclan. Habitant Grenoble et ayant vu l’annonce de la manifestation, il avait écrit à Mediapart et à la Ville pour dire sa colère de cette expression d’opposition alors qu’il fallait surtout savoir quoi faire pour répondre. Les organisateurs l’ont invité à venir s’exprimer lors de cette journée, ce qu’il a accepté.

Son intervention était évidemment bouleversante. Le hasard et les changements d’organisation de dernière minute m’ont amenée à intervenir juste après lui. Cet enchaînement n’était donc pas pas prévu, encore moins par moi. Je suis reconnaissante à Edwy Plenel, ayant vu mon émotion, d’avoir repris et gardé un peu le micro avant que je n’intervienne. Que dire à un père qui vient de perdre son fils ? J’ai dit, comme on me l’avait demandé, pourquoi j’avais voté non à la première demande de prolongation d’état d’urgence, pourquoi j’allais recommencer. J’ai également tenté d’esquisser quelques pistes sur ce qu’il me semblait utile de faire. Car, en effet, s’opposer à l’état d’urgence ne nous exonérait en aucun cas de faire des propositions pour prévenir de nouveaux attentats et la façon d’y répondre s’ils survenaient à nouveau, ce qui était malheureusement probable. Il me semblait d’abord nécessaire que l’on se donne les moyens de comprendre ce qui s’était passé.

Quand j’ai évoqué les conditions sociales, on m’a rétorqué que cela revenait à trouver des justifications aux comportements de ces gens, à excuser leurs actes. Non, évidemment. Mais si l’on veut se préserver autant que faire se peut de prochains attentats, il faut bien s’interroger sur nous-mêmes, sur notre société. Car ces hommes et cette femme, souvent jeunes, ne viennent pas de Syrie, de Palestine ou d’Irak, ils ne sont pas des réfugiés non plus. Ils sont français, nés en France, élevés en France. Il est vrai, loin s’en faut, que tous les enfants des quartiers populaires, issus de familles immigrées, ne deviennent pas des terroristes. Vrai aussi que l’intégration se passe mieux qu’on ne le dit souvent. Tous les jeunes issus de l’immigration ne sont pas au chômage, les mariages mixtes sont nombreux et les réussites individuelles manifestes. Mais ils souffrent quand même du chômage bien plus que la moyenne des jeunes, qui eux-mêmes en souffrent davantage que la moyenne des Français. Plus que les autres, ils souffrent de discriminations, de la difficulté à se loger.

La promesse républicaine dont d’autres générations d’immigrés ont pu bénéficier – sans sous-estimer les difficultés qu’ils ont eux-mêmes rencontrées – n’est guère tenue à leur égard. La contradiction entre l’ambition que nous affichons dans notre devise « liberté, égalité, fraternité » et sa traduction dans la réalité vécue par nombre de ces jeunes offre un terreau favorable aux recruteurs sans scrupule qui savent repérer les esprits les plus fragiles et manipulables pour les embrigader dans ce suicide d’eux-mêmes et de la société dans laquelle ils ont pourtant grandi.

Notre cohésion sociale repose sur l’État de droit : la loi est la même pour tous et il revient aux tribunaux de résoudre les conflits et de punir les crimes. Les gens qui ont commis ces actes abjects sont des criminels que nos lois, le savoir-faire et le professionnalisme des services de police et des autorités judiciaires savent prendre en charge pour peu qu’ils en aient les moyens humains. Ces gens ne sont pas des soldats. Nous ne sommes pas en guerre sur notre territoire national. Je crains que cette législation d’exception ait davantage dit notre peur et notre faiblesse que notre force.

C’est pourquoi la réponse ne peut pas être uniquement sécuritaire. Les causes de ces attentats sont nombreuses et complexes et certaines n’ont que très peu à voir avec la politique – intérieure et extérieure – conduite en France, par la France. Mais il nous faut agir sur ce qui dépend de nous, pour le partage du travail et des richesses, pour l’accès à un logement et pour limiter la ségrégation spatiale, pour une éducation qui permette l’émancipation. En effet, les conditions dans lesquelles vivent nos concitoyens peuvent les rendre plus ou moins fragiles et susceptibles de répondre aux sirènes de Daech. La lutte contre les injustices sociales et environnementales, en France et dans le monde, ne suffira pas à nous préserver absolument des attentats, mais elle constitue, à mon sens, l’investissement le plus sûr pour notre sécurité. Elle est, dans tous les cas, indispensable à la qualité de notre vie commune sur cette planète, la seule que nous ayons.

Ensuite, aucune mesure nationale ne saurait prétendre conjurer cette menace qui est mondiale et qui va vraisemblablement perdurer. Face à cela, la cohésion de notre société est essentielle, autrement dit, il nous faut tenir. Il nous faut donc la favoriser plus que jamais. Ce que le projet de loi anti-terroriste ne me semblait pas faire. En effet, en n’ayant que des réponses sécuritaires et pénales, que, de surcroît, on prétend introduire dans notre Constitution, on ne crée pas de cohésion ; en catégorisant les Français selon qu’ils bénéficient ou non d’une autre nationalité, on divise la communauté nationale.

Il me semble qu’il est, au contraire, nécessaire de prendre soin de nous, de la communauté de vie que nous constituons sur le sol français. Si, à court terme, le durcissement de mesures pénales peut être nécessaire, pourquoi ne pas prendre des initiatives renforçant l’unité dans notre pays ? La lutte contre les discriminations, la mise en place des récépissés pour en finir avec le contrôle au faciès, l’octroi du droit de vote aux étrangers, comme le candidat Hollande s’y était engagé, sont des propositions de nature à nous rassembler. Je croyais également nécessaire de veiller à prendre soin des individus qui composent notre communauté.

Les premières personnes auxquelles on pense sont bien entendu les victimes des attentats, leurs familles. Peut-être est-il nécessaire d’interroger et de revoir notre politique d’aide à leur endroit, car nous n’étions pas préparés à un tel choc, qui très malheureusement, risque de se produire à nouveau. Je pense également aux victimes dites collatérales. En novembre 2017, deux ans après les faits, la moitié des habitants de l’immeuble de Saint-Denis où s’était caché le dernier terroriste du Bataclan, n’étaient toujours pas relogées. Mais il faut aussi penser à ceux qui sont les victimes, de fait, de l’état d’urgence, ceux dont les logements ont été perquisitionnés dans la violence et pour la grande majorité d’entre eux sans qu’on ait quoi que ce soit à leur reprocher, ceux qui ont vu leur logement parfois très endommagé, ont vécu l’humiliation, le traumatisme de leurs enfants et maintenant le soupçon de leurs voisins. Ce sont d’abord les habitants des quartiers populaires, les populations immigrées, musulmanes ou considérées comme telles qui sont perquisitionnées. Ne pas nourrir le sentiment d’injustice déjà éprouvé, et qui peut générer un ressentiment dont nous aurions tous à pâtir, me paraissait crucial.

Les perquisitions et les assignations à résidence effectuées depuis la mise en place de l’état d’urgence impressionnaient, et voir se déployer cette action policière a pu avoir un effet rassurant. Mais qu’ont-elles permis de trouver de concret et de solide en matière de terrorisme ? Le juge Marc Trévidic a rappelé que son expérience lui avait montré que la méthode du « cocotier », qui consiste à secouer et espérer qu’au milieu de tout ce qui va tomber il y aura bien quelque chose d’utile, n’avait pas fait ses preuves en matière de terrorisme. Sans compter les humiliations inutiles, qui peuvent aggraver la distance entre la police et certaines populations, notamment nos concitoyens d’origine étrangère, qui, se sentant solidaires des victimes des terroristes, n’ont pas compris – à raison – pourquoi ils étaient ciblés en priorité par des enquêtes arbitraires.

C’est pourquoi j’ai redit ma confiance dans la démocratie, l’État de droit, les agents publics, l’ouverture, la fraternité, l’intelligence des citoyens et des citoyennes. Je savais que ces mots ne suffisaient pas à nous préserver, que nous serions vraisemblablement encore touchés en France et qu’en dehors de France également, des hommes et des femmes meurent encore davantage, tout aussi innocents. Mais je ne croyais pas que se laisser entraîner dans la logique guerrière nous protègerait davantage.

Il nous faut savoir résister à l’illusion de la toute-puissance, intérieure et extérieure : ne pas croire qu’une police aux mains libres serait capable de venir à bout du terrorisme en France ; ne pas croire non plus qu’une action militaire occidentale au Moyen-Orient suffirait à y apporter la paix et la démocratie, et à arracher les racines de Daesh ou d’autres groupes analogues.

Alors que le candidat Emmanuel Macron avait promis de faire sortir la France de l’état d’urgence, devenu président il a demandé aux députés – qui ont acquiescé – de voter la loi sécurité intérieure qui a pour conséquence directe d’intégrer les mesures dérogatoires de l’état d’urgence au droit commun. Avant la présentation du texte devant les députés, j’ai co-signé une tribune dans Libération avec Benoit Hamon et Noël Mamère, enjoignant les parlementaires de ne pas voter ce texte, rappelant que ce qui devait demeurer exceptionnel, deviendrait demain routinier. Ce faisant, le gouvernement ne faisait pas sortir la France de l’état d’urgence, il acceptait de la voir s’y réfugier, s’y barricader, et cela, au mépris du respect de nos droits fondamentaux.

La banalisation de l’état d’urgence par son intégration dans le droit commun est le dernier chapitre d’une politique sécuritaire entamée par Nicolas Sarkozy et poursuivie par Manuel Valls et François Hollande. Très concrètement, par ce texte, le ministre de l’intérieur peut continuer de décider de mesures de surveillance contre toute personne à l’égard de laquelle il existerait des raisons sérieuses de penser que son comportement constitue une menace d’une particulière gravité pour la sécurité et l’ordre public et l’empêcher de se déplacer au-delà d’un lieu géographique déterminé. En clair, le texte entérine dans le droit commun le fait qu’il est possible à l’exécutif et, sans contrôle d’un juge, de surveiller quelqu’un et de le punir sur la base de simples présomptions. Il ne s’agit plus de condamner un individu sur le fondement d’un acte criminel qui engage naturellement sa responsabilité personnelle mais bien de le sanctionner en raison d’une dangerosité supposée, critère flou, et surtout hautement subjectif.

C’est une rupture absolue avec le principe fondamental de la présomption d’innocence. L’on passe ainsi, insidieusement, d’une société de la responsabilité à une société de la suspicion où une partie de la population se retrouve stigmatisée, regardée avec méfiance et présumée coupable. Ce n’est pas seulement une dérive sécuritaire, c’est aussi un poison qu’on instille ainsi et qui vient porter un coup violent à notre cohésion nationale, déjà si fragile. Lorsqu’on commence à vouloir catégoriser les Français, lorsqu’on commence à délaisser certains de nos droits les plus essentiels, c’est toute la société qui en est la victime.

Cette loi s’ajoute à neuf autres textes adoptés dans les cinq années précédentes. Il serait peut-être temps de comprendre que ce n’est pas la multiplication des textes sécuritaires qui garantira la sécurité des Français. Ces dernières années nous l’ont prouvé douloureusement. La préservation de l’État de droit est un combat de tout temps et de tous les jours, qui plus est dans cette époque troublée où les tendances autoritaires se multiplient, où l’extrême-droite ne cesse de progresser dans les esprits et dans les urnes.

Le texte a été très largement adopté et, à ma grande surprise, aucun parlementaire socialiste ne s’y est opposé. Beaucoup m’ont trouvé naïve. Je pensais pourtant qu’à défaut d’en faire un combat majeur, comme le sujet le mérite pourtant, une partie, pourquoi pas sa majorité, du groupe socialiste se saisirait de cette occasion pour mettre un terme à cette folie sécuritaire. En effet, il ne s’agissait pas ici, « seulement » de prolonger une énième fois un texte qui met entre parenthèses les libertés publiques. Ce qui a été validé ici c’est une intégration de dispositions dérogatoires à l’État de droit dans la loi commune. Pour un parti qui se dit social-DÉMOCRATE ça interroge lourdement.

J’étais également consternée que l’opposition de toutes les associations et institutions de défense des libertés et des droits humains ne trouve aucun écho dans le vote des parlementaires socialistes. La Ligue des Droits de l’Homme, Amnesty International, le Syndicat des avocats de France, le Syndicat de la Magistrature, la Quadrature du net, la Cimade, Jacques Toubon le défenseur des droits… jugent très dangereuse la dérive sécuritaire à laquelle cède la France. Même les experts des droits de l’homme mandatés par l’ONU écrivent que « plusieurs dispositions du projet de loi menacent l’exercice des droits à la liberté et à la sécurité personnelle, le droit d’accès à la justice, et les libertés de circulation, d’assemblées pacifique et d’association, ainsi que d’expression, de religion ou de conviction ». Christine Lazerges, la Présidente de la Commission nationale consultative des droits de l’homme alertait dans un entretien récent à Mediapart : « Si ce projet de loi est adopté et que l’extrême-droite arrive un jour au pouvoir, la France sera dans une situation extrêmement difficile en matière de libertés. Un tel pouvoir n’aurait absolument rien à ajouter à ce texte. » Mon alerte n’a pas eu davantage d’effets.

Les parlementaires ne se confondant pas avec le parti, je suis revenue à la charge pour que le PS prenne une position en m’adressant à son coordinateur, Rachid Temal, remplaçant de Jean-Christophe Cambadélis dans l’attente du prochain congrès. Car nulle part au PS il a été question de ce projet de loi : ni au Bureau national (instance exécutive du PS), ni au Conseil national (parlement du parti). Il n’y en a pas trace non plus dans les questionnaires envoyés aux militants pour la refondation du PS. Sans trop diminuer l’importance des questions posées aux militants (veut-on faire du porte-à-porte où nous ouvrir à la société ? … ), j’avoue les trouver dérisoires au regard des questions qui nous étaient posées par ce texte de loi. J’ai également écrit que lorsqu’on aspirait à se refonder, il pouvait être utile de se référer aux fondateurs, comme Léon Blum s’exprimant à propos des « lois scélérates » de 1893-1894 : « Tout le monde avoue que de telles lois n’auraient jamais dû être nos lois, les lois d’une nation républicaine, d’une nation civilisée, d’une nation probe. Elles suent la tyrannie, la barbarie et le mensonge. Tout le monde le sait, tout le monde le reconnaît ; ceux qui l’ont votée l’avouaient eux-mêmes. » 120 ans plus tard, ses propos raisonnent particulièrement. Dans tous les cas, ils peuvent nous aider à réfléchir. Enfin, au moment de la refondation du Parti socialiste dans les années soixante-dix, autour de François Mitterrand et Robert Badinter, notamment, cette question des libertés avait été portée haut. Cette question avait donné lieu à un colloque et à un livre, Liberté, Libertés, publié en 1976.

Je n’ai pas eu davantage de réponse, alors j’ai donné la mienne : j’ai quitté le seul parti auquel j’ai jamais appartenu et ce depuis 23 ans. Je suis partie très colère que mon parti ne prenne pas une position défendant clairement les libertés et la démocratie et rompe ainsi avec son histoire et sa philosophie. Je suis aussi partie très inquiète de l’indifférence qui semble dominer dans la société sur ces questions fondamentales de libertés publiques, mais aussi du traitement des étrangers, ou de ceux que l’on dit tels, plus généralement du traitement des plus fragiles qu’ils viennent de France ou qu’ils viennent en France pour trouver du secours.

Il semble que beaucoup d’entre nous ne se sentent pas concernés, et se disent qu’ils ne craignent rien car ils n’auraient rien à se reprocher – pour parler comme le porte-parole du gouvernement, Christophe Castaner. Certes ceux qui sont les premiers visés par ces mesures discriminatoires, ceux dont on défonce les portes, ceux que l’on soupçonne, ceux qui se font sans cesse contrôler leurs identités, ce sont les arabes, les noirs, les musulmans (ou supposés tels), ceux qui vivent dans les quartiers populaires, qu’ils soient français ou pas. Mais depuis quand est-il digne ou légitime de se vanter de se désintéresser du sort des autres que nous ? Ceux qui se réjouissent d’être à l’abri se trompent, car quand on commence à accepter que les libertés soient rognées pour quelques-uns, elles finissent par se déliter pour tous, comme l’illustre merveilleusement Franck Pavloff dans Matin brun, cette nouvelle, parue en 2002 à propos de ce que l’auteur appelle « les petites compromissions ». Elle se déroule dans un état imaginaire, l’État Brun (en écho aux chemises brunes) qui interdit la possession de chiens ou de chats non-bruns, officiellement pour des raisons scientifiques. Les personnages de la nouvelle ne se sentant pas concernés approuvent cette loi. Mais la législation évolue jusqu’à les toucher eux-mêmes.

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