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Le harcèlement sexuel existe aussi dans l’enseignement supérieur

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Depuis novembre 2017, des étudiantes dénoncent des faits de harcèlement sexuel (six d’entre elles auraient porté plainte), qu’aurait commis Guillaume Dujardin, directeur du Deust Théâtre à l’Université de Franche-Comté, et metteur en scène respecté. Il est pour le moment suspendu et des procédures disciplinaires sont engagées.

Je tiens à rappeler la nécessité d’entendre leurs témoignages pour que ces évènements ne restent pas de simples « faits divers » et qu’ils invitent au contraire à mettre en lumière un harcèlement sexuel souvent ignoré : celui ayant lieu dans l’enseignement supérieur ou dans des écoles d’art.

Dans ce contexte, les propos tenus par Marianne Camus, enseignante-chercheuse, dans un reportage de France 3 régions consacré à ces évènements, m’ont particulièrement alarmée. « Elle juge invraisemblables les accusations portées contre Guillaume Dujardin » dit la voix du reportage ; Marianne Camus cherche donc une explication à ces plaintes et avance elle-même ensuite que : « ce sont des vieilles rancœurs d’étudiantes qui n’ont pas été traitées comme elles l’espéraient » « et puis avec cette affaire Weinstein et toute cette Me Too et Balance ton porc, bon bah c’était une occasion… » « Jusqu’à preuve du contraire moi je ne crois pas au fait que Guillaume Dujardin puisse être un harceleur sexuel ».

Le reportage présente Marianne Camus comme « féministe reconnue ». Il y a de nombreuses façons d’être féministe, personnellement il m’apparait que remettre en cause la parole de plaignantes, sans autre fondement que l’idée que l’on se fait d’un collègue, d’un proche ou d’un artiste est d’une incroyable légèreté. Etre « gentil » « respectable » ou « talentueux », comme cela est souvent invoqué à propos d’artistes ou d’enseignants-chercheurs, ne suffit pas à déterminer si un homme est un harceleur/agresseur/violeur. Si les témoignages se sont multipliés au moment de l’Affaire Weinstein et des mouvements « Me too/Moi aussi » et « Balance ton porc », c’est à mon sens parce que des femmes ont découvert qu’elles ne sont pas seules et qu’il devient plus difficile de contester ou décrédibiliser leurs paroles lorsqu’elles parlent d’une même voix. Elle exprime par ailleurs un mépris à l’égard de ces femmes que je trouve scandaleux. Si Guillaume Dujardin est innocent jusqu’à preuve du contraire, je trouve indigne de le défendre en accusant les plaignantes de tenir des propos diffamatoires. Ces jeunes femmes ont également droit au respect.

Ce discours qu’a tenu Marianne Camus est une manifestation de ce qu’on appelle « la culture du viol ». Un article de Libération en a donné cette définition : « née dans la bouche des féministes américaines dans les années 70, [elle] désigne un environnement qui tend à banaliser, excuser, minimiser le viol et les violences sexuelles par des mots ou des sous-entendus, dans la vie de tous les jours, les médias, la culture, voire la politique ». La culture du viol passe en effet en premier lieu par la décrédibilisation des victimes potentielles et leur « mise en silence ». Cela se couple le plus souvent avec l’injonction qui leur est faite de trouver des preuves du harcèlement qu’elles ont subi, plutôt que de demander à la personne accusée de harcèlement de fournir des preuves qu’il n’en a pas commis.

Cette « mise en silence » des victimes est particulièrement présente dans l’enseignement supérieur. Rappelons à nouveau que les violences sexuelles sont le fait d’hommes issus de tous les milieux, de toutes les catégories sociales et de toutes les origines. Elles s’exercent dans tous les espaces de notre société : nos lieux de travail, nos rues, nos institutions, nos hôpitaux, nos écoles. Comme le souligne le CLASCHES (Collectif de lutte contre le harcèlement sexuel dans l’enseignement supérieur), « l’ESR (le milieu de l’enseignement supérieur et de la recherche) bénéficie d’une image de milieu progressiste, protégé́ du sexisme, particulièrement dans ses expressions les plus violentes, bien que les enquêtes, de même que les témoignages reçus par les associations, montrent que les violences envers les femmes existent dans les mêmes proportions dans tous les milieux socio-professionnels ». Pourtant, dans certains milieux, la solidarité des « pairs » contribue largement à invisibiliser des situations de violences et à protéger les agresseurs d’une quelconque sanction. C’est notamment le cas dans les écoles et les universités, publiques ou privées. L’enseignement supérieur crée à la fois des conditions propices au harcèlement sexuel et à sa négation : situations de dépendance et de subordination entre doctorante et directeur.trice de thèse, personnalisation de la relation pédagogique, week-end d’intégration et « bizutage », mais aussi inertie des établissements et procédures disciplinaires inadaptées (les professeurs sont jugés par d’autres professeur.e.s)…

Si l’on semble observer une prise de conscience progressive, qui se traduit par une légère hausse des procédures disciplinaires engagées, les « sanctions restent inexistantes ou scandaleusement dérisoires ». Les procédures judiciaires ne sont pas plus nombreuses. En juillet 2012, j’avais été rapporteure pour avis du projet de loi relatif au harcèlement sexuel. Il a contribué à accroître la protection des victimes, en renforçant la sanction du harcèlement sexuel et des discriminations en découlant, et à harmoniser les différentes dispositions législatives relatives au harcèlement. Le harcèlement sexuel peut ainsi désormais être caractérisé par des actes répétés, mais aussi par un acte unique si celui-ci fait peser sur la victime une pression grave, en vue d’obtenir des faveurs à caractère sexuel. La loi est aussi plus sévère : le harcèlement sexuel peut désormais être puni de deux années d’emprisonnement et 30 000 € d’amende (contre un an et 15 000 € auparavant). Reste à se saisir de ces nouvelles dispositions.

Dans la période d’instruction du dossier, et sans préjuger du jugement sur le fond, il revient ainsi à l’Université de Franche-Comté d’offrir aux plaignantes toute l’aide dont elles auraient besoin, et surtout des procédures adaptées afin que leurs paroles ne soient ni mises sous silence, ni discréditées, c’est également une condition nécessaire à la reconnaissance de l’innocence éventuelle de la personne mise en cause.

 

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