Cette semaine, je suis allée faire une maraude avec la Croix-Rouge. Une maraude consiste à aller à la rencontre de ceux qui dorment dehors. On part en équipe de cinq en général. S’il y a des propositions de nourriture, de recherche d’hébergement pour la nuit, ce n’est pas l’objectif de ces maraudes. Le Samu social et d’autres associations prennent en charge ces difficultés spécifiques.

L’objectif premier de ces maraudes est de créer et d’entretenir un lien avec les personnes vivant dans la rue. La soirée a commencé vers 19 heures avec la préparation de Thermos de café, de soupe et de pâtes à la tomate. Elle s’est terminée peu avant minuit, après avoir rencontré une quinzaine de personnes et fait une petite réunion de bilan de la soirée. Je n’avais pas d’idée préconçue et j’ai été surprise et touchée par le souci des autres exprimé par les personnes que j’ai – trop – rapidement croisées. Je parle bien des personnes dormant dans la rue.

Charles, les cheveux et la barbe blancs, allongé sur une bouche de chaleur, plus beaucoup de dents, ne peut se déplacer que très difficilement. Quand je lui ai proposé des chaussettes, il a insisté pour qu’on prenne soin de Pierre, assis pas loin de lui, et qu’on lui apporte aussi de quoi avoir les pieds au sec. Pierre est à la rue parce que sa femme le violentait. Il dit que, par respect pour elle et pour lui-même, il ne l’a pas frappée en réaction. Mais quand il est allé déposer plainte, on s’est moqué de lui, alors il est parti, alors il est dans la rue.

Au moment de quitter les lieux, c’est lui qui nous a souhaité « bon courage », alors qu’on se dit que c’est lui qui en a bien besoin. Nous leur avons souhaité une « bonne soirée ». Ce n’est pas parce que les gens vivent dehors qu’ils ne font rien de leur soirée, que cela n’a pas de sens de leur souhaiter une bonne soirée.

Plus loin, Oscar, brun, très alerte, nous accueille de loin par de grands gestes de la main. Il est manifestement heureux de nous voir. Pour certains, la discussion avec les bénévoles de la Croix-Rouge est le seul moment de la journée durant lequel ils parlent avec quelqu’un. Quand nous lui proposons un peu de nourriture, il s’inquiète de ce qu’il restera pour les autres… La semaine dernière, il n’a pas vu les équipes de la Croix-Rouge, alors que, dit-il, il a attendu jusqu’à minuit.

En effet, les bénévoles ne passent pas toujours à la même heure et ne font pas toujours le même parcours. Faire le tour du secteur dont ils ont la responsabilité, tout en respectant les personnes (leur consacrer le temps nécessaire, ne pas les réveiller en passant trop tard…), nécessite un temps variable et non prévisible. Les bénévoles de la Croix-Rouge consacrent plusieurs soirées par mois à aller à la rencontre de nos concitoyens qui sont parmi les plus exclus et les plus fragilisés pour entretenir ce lien. Ils font œuvre utile. Les maraudes créent et entretiennent un lien avec les gens vivant dans la rue.